samedi 26 novembre 2016

Epure


                                                         Sur le versant clair de la nuit
                                                           Tu prends tous les visages





lundi 24 octobre 2016

Portraits d' asphalte ( 3 )


Il vient chaque jour. Il est là. Imposant et droit.
Il gêne un peu, debout devant la porte. On lui demande pardon. Pas à lui, à l' épais manteau noir qui descend jusqu' aux chevilles.
Une houppelande d' ombre.
Il se tourne d' un bloc, à la manière des automates. Alors seulement on entrevoit son visage.
En passant on a senti, dans le mouvement d' écharpe ramenée sur le cou par crainte du courant d' air, une odeur de vieux propre, de lavande dans un livre, de chambres closes.
Posé sur le zinc, le ballon de gros rouge qu' il tient entre deux doigts comme on le fait d' une rose, semble un cristal de Bohème.
Il est debout.
Dressé serait plus juste.
A quoi pense-t il, tandis qu' il fait face au miroir et me tourne le dos?
Que perçoit-il des bruits d' assiettes, du murmure assourdi des gens, des choses ? Se perd-il dans son propre reflet, dans les traits durs et fins, le menton volontaire et le sourire frileux? Cherche-t' il le rose aux joues de l' enfance sous le masque d' albâtre et le velour du lys sous une peau d' Atacama ?
Me voit-il le voyant, trouver beau son visage et fouiller tout au fond de l' oeil au couperet gris, un reste de fragile?

Un verre, pas plus. Il salue d' un regard. Attrape la canne à pommeau d' argent.
Fait chanter le boulevard du triple pas des sang bleu.


dimanche 16 octobre 2016

Portraits d' asphalte ( 2 )


Ils se connaissent depuis la veille et déjà il l' appelle ma femme.
Elle, côté soleil. La face chaude de la rue. Lui, dans l' ombre liquide.
Les mains tremblantes enserrent la rosée fraîche du rebord de la chope.
Il fait de grands gestes dans sa direction, dit qu'il a peur pour elle: le coup de chaud, la brûlure... Mais elle, dans sa robe du dimanche qu' elle remonte largement sur des cuisses trop maigres, fait la belle et se dore, et se coule, vipérine, au soleil de midi.
Il rentre des foins. Il a gardé le chapeau de paille. La couleur de la peau à nulle autre pareille: ce brun laiteux au laqué de mellite. Et dans la voix le grain paisible et ralenti de ceux qui naissent aux confins des déserts.
Elle finit par venir, lover son petit corps bouillant dans le plastique épais de la chaise de bistrot. Toute sa vie dans le sac qu' elle tient sur ses genoux.
Une bière pour ma femme. 
Elle minaude, dit qu' elle ne boit pas de cette amertume là. Puis cède goulûment ses lèvres blessées au baiser de la mousse.
Elle rit. Les trois dents qui lui restent sont comme des talismans, des grigris suspendus au seuil d' une maison vide.
Les deux seins ont creusé, côte à côte, chacun leur propre ravine. Le gauche plus loin que le droit. Le ventre encore gonflé des marmots poussés là, aléas à peaux d' ange qu' elle ne fit qu' entrevoir.
Elle regarde son homme, le respire: odeur de rue, de sueur, de menthe.
Elle rit. Elle ne cesse pas de rire.
A la bière, au soleil.
A son coeur gros comme ça sous la robe de crêpe rose.
A celui qui l' appelle ma femme et la touche comme un fruit.



dimanche 25 septembre 2016

Portraits d' asphalte ( 1 )


Des mollets de caporal chef. Je ne sais pas, cette raideur...

La jupe en tweed tombe largement sous le genou. Une légère cambrure creuse la cheville épaisse. Une ossature têtue sous une peau de cuir. Des talons énergiques.
Un dos fait pour les épaulettes.

Je la suis, l' oeil rivé sur les jarrets bourrus, l' unique parcelle d' un corps qu' il n' est pas indécent d' offrir aux regards de la rue, pourvu qu' il fut couvert de collants couleur chair.
Surtout, ne pas la dépasser.
Ne rien savoir des yeux féroces, du nez robuste ni des lèvres absentes. Des dessous sans dentelles gainant des seins d' émeri.

Je ne vois que son dos, je me cale à son pas. Au tacatac inflexible, au pouls étroit et gai comme un métronome. Et rien ne dissipe le tempo symétrique, la foulée de bleusaille, ni les passants à contre-sens, ni les chaussées à traverser, ni les multiples appels à la flânerie qu' offre l' après-midi sans nuages d' une ville décorsetée.
Droite, gauche, droite, mais la jupe en caparaçon, dédaignant le piqué des guibolles, refuse de balancer aux trilles algébriques du swing de la Wehrmacht.

Puis sans transition, sans rupture de cadence, sans ce léger relâchement du pas qui se sait près du but, elle stoppe et s' engouffre sous la porte cochère, laissant au chaland le boulevard, rhabillé de son vaste silence.

 



dimanche 4 septembre 2016

Paroles d' astre. Verbe de chair ( VI ) )


Et maintenant le feu
Rejoint sa vasque et veille
Sur le jardin d' ombelles où nos corps
Comme des astres prodigues
S' illuminent l' un de l' autre

Amour, Amour qui bat son sang
Dans la paume de nos lits
Lève un soleil de menthe
Sur l' étendue d' écume

Des peaux cardées de nuit




jeudi 18 août 2016

Paroles d' astre. Verbe de chair ( V )


Dès lors, de ce côté des eaux
Le coeur est de chaux vive et la chair un verger
Et tout se mêle et s' enfle
Au piétinement cuisant
Des manades

Les yeux se font sauvages
Hérissés d' impatience
Tandis qu' un chant ultime
( cri stellé d' entrailles et de fièvre )
Rend la vague
Au jusant


mardi 2 août 2016

Paroles d' astre. Verbe de chair ( IV )


Etrangeté des corps 
S' ouvrant de toutes parts
De nos gorges lubriques à la saignée
Des reins

Et très chaste pourtant
La chair étreinte
Comme l' herbe avant la pluie
Offre, innocente, au ciel
L' exacte entièreté
De son effloraison
Radieuse